samedi 19 août 2017

Vinyle rayé



"Certes, il existe un clivage entre le sujet et l'organisme auquel il s'appareille, non par le biais de l'âme, mais grâce à la matérialité du langage. La parole est en quelque sorte clivée au corps et l'organisme en garde la mémoire, par exemple sous la forme du symptôme." 


Gérard Pommier




Vinyle rayé
Martin Polaire - Fiction




    A-t-il déjà espéré en des jours heureux ?
Sa vie lui échappe le matin, surtout lorsqu'il regarde l'heure sur son smartphone...



6 : 00 AM
Jeudi 9 avril 2026



 "Non... Pas encore... Merde..."


     Son corps lourd s'extirpe péniblement du lit pour se rendre à la cafetière filtre. Le café coule... Il se sert une tasse. Encore cette putain de journée ? se dit-il en buvant la première gorgée de café. Les ronflements des fantômes emmurés ont fait de sa nuit un désastre. Des moisissures ornent les contours de son logis mal calfeutré. Son premier réflexe est d'ouvrir les fenêtres pour assainir l'air. Une pile de documents fait office de toutes ses désaffections administratives. Les priorités se perdent en conjectures défavorables dans la réalité augmentée. Il attend des réponses qui n'arrivent pas et ses lunettes 3D ne sont d'aucune utilité. La fatigue ne le lâche pas d'une semelle. Le tri de son merdier virtuel sera pour un autre jour. Il est le roi de l'atermoiement. Pourquoi faire maintenant ce qui ne peut être jamais fait?


     Le réveil est difficile dans le monde des endormis. Ses rêves sont caducs et il le sait. Le temps a fait son œuvre. Il n'est qu'un homme habité par des artères usées et des rouages grippés. Mué par l'abrasion du temps, sa peau tombe en lambeaux de chagrin, dénudant son âme vannée. Aujourd'hui il n'a rien à envisager à part lui-même dans une extrême prévisibilité. Il se fait cuire un œuf miroir dans lequel il se regarde. Son esprit redondant valse à l'infini. Il pense à l'existentialisme d'une vie meilleure.



"Merde, j'ai encore crevé mon jaune !", se dit-il...


    La journée s'annonce difficile. Maintenant un non-lieu l'appelle. Il jette son regard vers la fenêtre. Le soleil se lève sur les toits de Paris. Des drones sillonnent l'air et scrutent les moindres comportements suspects dans l'espace publique. Il trempe ses lèvres dans son café tiède. Dans ce jour naissant il n'y a pas l'ombre de la mort. Juste un vide s'y rapprochant. Le ciel immensément bleu le renvoie à l'absurde. Dans sa faim de non-recevoir il se dit...


"Je dois vivre et me faire griller du pain !"


    Son grille-pain est brisé. Il se sent lourd. Son lit l'attire et il sait exactement ce qu'il l'attend... Allongé sous sa couette il regarde son smartphone. Sur son écran il peut lire une notification... "Un nouvel article de Stéphane L... Éloge du chaos : Mémoire du passé" Il se rendort et son corps s'enfonce dans une profonde brèche...








    Il voudrait se libérer de cette lourdeur informe et abstraite ; Son corps paralysé ne répond pas à sa voix intérieure...


"Je dois me réveiller... ça va m'avaler...  je dois me réveiller..."


    Il est allongé dans le sens de la largeur, tout au fond d'une tranchée noire et rugueuse, dont les parois sont tapissées d'aspérités et de crêtes étranges. Une pointe diamantée géante glisse le long du sillon noir et déchire son abdomen au passage. Une cacophonie métallique rempli l'espace et le laisse dévidé de tous ses sens. Retenu par le bout de son intestin rattaché à l'intérieur de son ventre béant, il se retrouve soudainement suspendu au dessous d'un gigantesque cornet de gramophone qui l'attire en son centre comme un trou noir. Le bruit de taule froissée se propage par ses viscères jusqu'à son estomac, faisant de tout son être une caisse de résonance assourdissante. Sa tripe s'étire comme un élastique. Un bruit de claquement sourd le sort brutalement de son sommeil...
 
    Le Tube 50 tourne à plein régime les succès de l'année 1987 sur la chaîne F21. En sourdine, le clip "C'est l'amour !" passe à l'écran comme un fantôme revenant de la nuit des temps. Charlie peaufine les derniers détails de sa nouvelle miniature. Un salon de coiffure pour homme... un barber shop... prend forme sous ses doigts agiles. La table basse s'est transformée en chantier de construction.
    Stéphane se lève du lit péniblement et se dirige vers la cuisinette pour se servir un verre de jus de canneberge. Il se palpe l'abdomen et remet en place son hernie inguinale, ensuite il retourne à la correction de sa fiction sous le titre "Mémoire du passé", termine la mise en page et il clique sur le bouton "Publier" de l'interface Blogger. Un jet de plus dans l'océan numérique ! Il vérifie que l'envoi auprès des contacts de sa liste de diffusion Google+ s'effectue bien.

     La journée pluvieuse s'annonce tranquille dans le nid douillet des amants. Les secondes défilent dans une langueur pondérée par les giboulées de mars. Le dimanche, Stéphane se sent toujours en décalage. En fait... Tous les jours de la semaine sont des dimanches pour lui. Il n'est jamais au bon endroit au bon moment et chaque prise de décision le renvoie à l'infinité de tous les fils conducteurs qu'il n'explorera jamais. Quel imbroglio ! Se faire infuser un thé ou se faire un expresso bien tassé ? Allez donc savoir se qui se cache réellement derrière une feuille de thé ou un grain de café ? Tel est le sens de sa vie... Il souffre d'indécision chronique et il n'arrive pas à se projeter positivement dans l'avenir. Dans sa quête de sens, il est à l'écoute d'éventuels signes qui pourraient lui donner une marche à suivre. Rien n'est écrit à l'avance et cette évidence l'angoisse profondément.

Les signes lui font peur. Il regarde Charlie qui s'active à créer des univers à l'échelle réduite et il ne peut s'empêcher de penser...


"Quelle patience ?!!!"


     Il se dit que si le créateur existait, il serait certainement une pâle copie de Charlie. Une notification sonore le détourne de ses pensées. Il porte son regard vers l'écran de son smartphone...



"Vous avez un nouveau message de Stéphane L
Objet : Un coucou du futur !
Date : Jeudi 9 avril 2026

Bonjour Stéphane,

Ce matin, est arrivé dans ma messagerie Gmail une invitation de Google+, pour lire une de tes fictions "Mémoire du passé".
Comment est-ce possible après tout ce temps ?
Le système m'a envoyé une archive que j'ai effacé il y a plusieurs années à la fermeture de mon blog... enfin, notre blog devrais-je plutôt dire.
J'ai bien écrit cette nouvelle datée du 5 mars 2017.
Et bien, ça ne me rajeunit pas... Je n'aime pas avoir 60 ans.
Bref, je me rappelle effectivement cette période nébuleuse de ma vie.
Tu as 50 ans et tu crois que tu as tout raté ?
Pauvre Steph !
Ne te laisse pas abattre par le poids des années.
Si tu savais ce que je sais maintenant, ta vie prendrait sûrement une direction différente.
Mais tu crois que tu n'as jamais été doué pour faire de bons choix.
Je te laisse à tes convictions.
Tu vivras de lourdes épreuves qui mettront en perspective de magnifiques embellies. Surtout reste zen !
Le pire est à venir, mais au centre du cyclone, tout est plus limpide et lumineux.
Tout n'est qu'une question d'attitude.
Je suis fatigué, je retourne sous ma couette, dehors les drones tapissent le ciel.
On ne peut plus faire un pet sans les avoir au cul.
Quel monde de merde !

Et surtout, garde le sourire.
Stéphane

Ps / Embrasse Charlie pour moi, dis-lui que je l'aime... et que je suis profondément désolé !"


    Stéphane reste un long moment complètement sidéré devant l'écran de son smartphone. Il se lève de son fauteuil de bureau et s'approche de la fenêtre pour observer le ciel. Quelque chose a changé. Le ciel est immensément bleu. Il se retourne vers Charlie et il lui dit...



-Je t'aime et je suis profondément désolé !
-Pourquoi es-tu désolé Stéphane ?
-Je n'en sais rien ! Je voudrais aller vivre en Islande avec toi tout de suite.
-Tout de suite... comme ça ? Quelle drôle d'idée ! Ce n'est pas très chaud l'Islande ?!! Tu disjonctes grave mon mamour. Il fait beau aujourd'hui et le ciel ne va pas nous tomber sur la tête. Tu es trop dans tes délires d'auteur !








    Stéphane reste un long moment complètement sidéré devant l'écran de son smartphone. Il se lève de son lit et s'approche de la fenêtre pour observer le ciel devenu gris. Il se reverse une tasse de café.

    La journée s’engage sur un évènement sonore terriblement récurrent. Une oscillation stridente passe de son oreille droite à son oreille gauche. Les drones qui survolent de trop près son immeuble sont les ré-activateurs de ce mal insidieux.
Il a développé un acouphène bilatéral consécutif à un traumatisme violent. Lorsque des bombes ont explosé dans le pilier sud de la tour Eiffel, il était allongé sur l'herbe verte du champ de Mars, en train de lire paisiblement. Le froissement assourdissant de l'acier lors de l'effondrement de la structure résonne toujours dans ses os. Il s'était relevé à travers un amas de débris entrecroisés. Pas un seul croisillon n'avait voulu le percuter, mais tout autour de lui des corps par centaines s'étaient retrouvés hachés par des morceaux d'acier oxydés. Le 1er avril 2019 toutes les cellules de son corps ont gardé en elles la mort subite de la ville lumière. Paris n'était plus Paris depuis cet attentat meurtrier que rien ne laissait présager. Depuis un vide régnait dans le ciel de la ville éteinte.

    Son smartphone l'attend au milieu de ses draps froissés. Pourquoi cette fiction écrite en 2017 ressurgit encore aujourd'hui en 2026 ? L'écriture a cette potentialité d'ouvrir une brèche dans le temps. Par l'extension de sa plume, une volonté inconsciente de transfigurer le monde dans un tout unifié l'anime ; En résumé, c'est ce qu'on appelle la folie de l'auteur. Il sait depuis toujours qu'il ne peut pas se soustraire de l'équation. Les mots gardent en eux la mémoire du temps, non pas dans une trajectoire linéaire, mais bien dans une boucle sans début et sans fin. Les signes lui font peur depuis toujours, car il ne sait pas les interpréter de façon consciente et cohérente. Il essaye en vain de mettre fin à ce cauchemar depuis un temps indéfini. Sa vie se déroule dans de multiples "déjà vu", et sans en saisir la portée réelle, il ressent dans ses cellules cette fracture dans le déroulement du temps. Il a déjà vécu cet effondrement de ferrailles d’innombrables fois. Tout son corps le sais comme un disque vinyle rayé. Rien ne peut briser la boucle infernale, ni lui-même et ni la mort. La notification de Google+ ne serait qu'un signe de plus pour lui dire...


"Déblaie tous les encombrements et réinvente ta vie !"


    Survivre au chaos n'est pas une chose aisée pour personne. L'humanité s'est construite sur une succession d'essais et d'erreurs. Les parcours s'enroulent les uns dans les autres, comme autant de fils conducteurs donnant une infinité de possibilités, mais les traumatismes soumettent les hommes à revivre éternellement les mêmes émotions dévastatrices ; Au final il en résulte un amas de fils entremêlés dans d'inextricables nœuds, un peu comme un cancer métastasé dans tous les organes du corps, l'humanité s'enlise dans la destruction et l'effondrement.

    Il n'a pas besoin de relire sa fiction "Mémoire du passé". Tout se résume et se résulte en lui. Il ne sait toujours pas si cette erreur système de Google+ est le simple fruit du chaos ou bien un signe du destin à saisir. Il se revoit en 2017 lorsqu'il envoi à sa liste de diffusion cette fiction et dans un geste symbolique, il saisi son smartphone, il adresse vers son passé un message dans une volonté profonde de rompre avec la fatalité et de trouver une résolution. Le courriel envoyé est toujours le même, mot pour mot, il ne peut pas s'affranchir du paradigme spatio-temporel et pourtant il aimerait croire qu'une simple virgule placée différemment pourrait tout changer. Il voit Charlie enseveli sous les débris d'acier. Son homme était parti chercher des glaces... Une simple virgule ? Le message est envoyé et il est trop tard pour changer quoi que soit à la ponctuation ou à l'assemblage des mots.
    Sans rien attendre, Stéphane espère pourtant altérer le cours du temps. Il voudrait vivre le présent sans avoir peur du lendemain. Il croit vraiment qu'à l'autre bout du fil, en mars 2017, un nœud enfin se dénouera dans sa vie. Employer le futur pour dénouer son passé, c'est pour le moins singulier. Son cerveau reptilien en connait un long chapitre sur la question. Sa nature sceptique et pessimiste ne peut pas changer sa nature sceptique et pessimiste, et de cette lourde évidence il en est absolument certain. Il reste tout de même persuadé que rien n'est écrit à l'avance et qu'il pourrait changer l'ordre des mots de son passé, de son présent et de son avenir, mais sa peur chronique du changement empêche toute forme de libre arbitre et le pousse à répéter toujours les même scripts. Son histoire restait, reste et restera sans début, sans fin et sans suite logique, suspendu à un fil, parmi tant d'autres histoires nouées les unes aux autres à l'infini.
    Il sait qu'il terminera une fois de plus ses vieux jours comme gardien de phare sur une petite île au large de l'Islande. Ses oreilles ne supportent plus le sifflement strident des drones, et le chant des macareux l'appelle depuis toujours. Son corps ne veut plus résonner l'acier froissé sous l'impact des bombes, et l'absence de son défunt bien aimé le pousse vers l'horizon lointain, là ou l'océan et ciel sont unis pour l'éternité. Il a besoin de revenir aux origines de la vie, de sentir le vent du large sur ses joues émaciées, de remplir ses poumons des embruns marins vivifiants et de contempler le soleil couchant dans de magnifiques voiles pourpres et orangés. Il désire plus que tout vivre son dernier jour au 66ième parallèle Nord, sous le soleil de minuit, pour enfin se défaire de l'emprise du temps et retrouver son amour.