vendredi 13 octobre 2017

PORTRAIT DE FEMME Nathalie Joly dans les pas d'Yvette Guilbert


"Je suis si paresseuse que je ne fais même pas mon âge."


Yvette Guilbert       








PORTRAIT DE FEMME Nathalie Joly dans les pas d'Yvette Guilbert

Martin Polaire



Les soirées automnales arrivent et le train train quotidien amène un surcroit de fatigue. Dans un monde rythmé par les communications modernes chronophages et les impératifs du travail, il est parfois salutaire de s'extraire de l'étau du temps pour s'offrir des instants de vie, portés et bercés par le désir et les rêves, bien encrés dans le réel.


Samedi soir dernier, le 7 octobre, j'ai assisté à l'intégrale du spectacle Yvette, Yvette, Yvette ! au Théâtre du soleil, sur le site exceptionnel de La Cartoucherie, tout près du château de Vincennes. 
J'ai découvert un tout nouveau lieu et prendre contact avec un nouveau territoire culturel est selon moi un acte d'amour. Allez à la rencontre d'un théâtre et s'immerger dans l'univers de la scène, c'est s'offrir une place importante au cœur même de l'art et de la culture.
Devenir le pivot de tous les possibles, juste par le regard posé sur une œuvre, et reconnaitre celle-ci dans ses qualités intrinsèques, requiert une grande ouverture et une envie de dépasser ses propres limites. Regarder une œuvre c'est la rendre vivante et lui donner sa raison d'exister. Acheter un billet pour aller voir une pièce de théâtre c'est aussi un acte politique ! 
Sans l'apport du public, les artisans, artistes, techniciens, acteurs, metteurs en scène, peuvent vite se retrouver à la case précarité, parce-que simplement l'état ne reconnait pas à sa juste valeur et ne soutient pas suffisamment la création artistique à l'échelle locale. Par des volontés individuelles mises en commun pour le collectif, cette vivacité culturelle existe surtout grâce au travail acharné de cœurs vaillants, qui ont besoin d'être vus, écoutés, encensés, par des citoyens soucieux de rendre la créativité artistique pérenne.
Donc c'est à nous tous de faire en sorte que la culture reste un des piliers fondamentaux de notre société, et c'est seulement par notre action citoyenne que les arts pourront continuer à vivre et à s'exprimer, autrement que par la marchandisation de masse de la culture, à grand renfort de sponsors pour des productions tout public. Les collectifs d'artistes ont besoin de notre curiosité, de notre soutien, de notre amour et de notre contribution pour continuer à faire de notre monde un endroit ouvert et solidaire.

Sans apriori, je me suis laissé glisser dans l'ambiance feutré du Théâtre du soleil, et je m'y suis senti bien. Un accueil chaleureux, des visages souriants, un espace convivial, ou il est possible de se réconforter devant un bon bol de soupe bien chaude, une assiette de salades et de fromages, un verre de rouge et quelques empanachas, et tout ceci à prix très démocratique. Une belle entrée en matière avant de passer au plat de résistance.

Par quelle bout commencer lorsqu’il est question d'engloutir la vie d'Yvette Guilbert ? Tout simplement par le début. Commençons tout d'abord par la genèse d'une belle aventure de plus de 10 ans, celle d'un spectacle, Yvette, Yvette, Yvette !




AU TOUT DÉBUT...

Nathalie Joly
Nathalie Joly, déjà bien engagée dans un parcours artistique dès son plus jeune âge - elle n'a que 10 ans lorsqu'elle monte un spectacle avec un copain dans sa chambre - se sent investie par la fibre artistique ; son avenir en sera conditionné profondément. 
Elle commence le théâtre à 14 ans, ou elle participe à des créations collectives pendant 6 ans. Elle intègre avec son bon ami Jacques Verzier le Théâtre de la tempête dirigé par Philippe Adrien, et ils ouvrent avec Les rêves de Kafka ; elle n'a que 23 ans alors. Cette expérience forte dans le Théâtre de la tempête lui ouvre les portes du rêve et devient pour ainsi dire la matrice de la trilogie Yvette, Yvette, Yvette !
La gestation aboutira enfin à la réalité, celle de produire sur une décennie cette trilogie au Théâtre du Soleil. Le beau rêve nait de l'union d'artistes portés par une vision commune, celle de nous raconter le parcours d'Yvette Guibert, mis en mots et en musiques à travers 3 époques bien distinctes.
Nathalie se met à creuser et se dirige vers l'origine du parler-chanter qui était propre à Yvette Guilbert, qui a été rapeuse ou slameuse bien avant l'arrivée du Rap d'aujourd'hui. Très jeune, Nathalie découvre Kurt Weill au conservatoire et se passionne pour le style parler-chanter, ce qui donnera par la suite une collaboration avec Jacques Verzier pour monter un spectacle sur Kurt Weill et Bertold Brecht.
Grace à une demande de la société psychanalytique de Paris, Nathalie se dit alors "Je vais aller à l'origine !" et la première pièce Yvette, Yvette, Yvette ! est alors créée et jouée devant une salle de psychanalystes. Vous imaginez un peu la pression ? Tous ces regards analytiques !!!
Yvette Guilbert
Au fil des ans, Nathalie constitue une collection de documents originaux ; des correspondances entre Yvette et Freud entre autre... Et elle reçoit aussi une importante et inestimable donation d'une Dame de 90 ans du nom de Rosine Thomas qui détenait dans son coffre à trésor des partitions et des feuilles du répertoire grivois d'Yvette Guilbert, qui avaient été accumulés lors d'héritages. Tout ce matériel devient le liant à la création des deux autres épisodes qui consacrera la trilogie Yvette Yvette Yvette !
Formée au sprechgesang (parler-chanter), Nathalie détenait déjà les bases solides pour évoquer la vie d'Yvette Guilbert, et me précise bien au passage qu'elle ne l'imite pas et ne l'incarne pas. Le postulat de départ, avec Jacques Verzier, était de créer une évocation inspirée par un pont dressé entre le parcours d'Yvette Guilbert et celui de Nathalie Joly. 
Au fil des représentations, Nathalie éprouve une profonde compréhension d'Yvette Guilbert, parce qu'elle l'évoque de l'intérieur, avec beaucoup d'intuition et elle se sent en phase avec cette femme hors du commun. Elles se rencontrent toutes les deux au centre du pont et elles deviennent des amies complices sur la scène. L'osmose est parfaite !!!








1, 2, 3... Yvette !

Naissance de "Je ne sais quoi" en 2008, ensuite est arrivé "En v'là une drôle d'affaire" en 2012, et enfin le troisième bébé "Chansons sans gêne" en 2015. 






Rencontre entre Nathalie Joly et l'ours pataud du Québec !

Pour la 1ère fois de ma vie je me suis prêté au jeu de l'entrevue, avec mon dictaphone, un peu maladroitement, fébrile... intimidé... comme un jeune étudiant que je suis... sauf que j'ai 51 ans et que mes poussées d'acnés se sont calmées depuis belle lurette ! 
Armé de mes questions notées sur une feuille de papier, nous nous sommes installés Nathalie Joly et moi au bout d'une table en bois, verre de vin à la main et quelques mignardises salées pour nous réconforter, je l'ai regardé dans les yeux et j'ai été conquis au fil de nos échanges par sa simplicité et son authenticité.
Cette femme au regard vif et pétillant m'a consacré de son temps après son incroyable tour de chant d'une durée de 3 heures et 15 minutes, pour répondre à quelques-unes de mes questions...


    Martin Polaire : Yvette Guilbert à travers les yeux de Nathalie Joly, que penserait-elle de la condition de la femme dans le monde d'aujourd'hui ?
    Nathalie Joly : Je pense que ça n'a pas changé. Elle penserait à peu près la même chose, car ses mots que j'utilise dans le spectacle sont complètement contemporains. Quand elle dit heureusement aujourd'hui tout ça est terminé - avec beaucoup d'humour - bien non ce n'est pas terminé, ce n'était pas terminé à son époque et ce n'est pas terminé à la notre. Voilà, c'est désolant...
    Martin Polaire : Il n'y a jamais rien d'acquis ?!!
    Nathalie Joly : Non il n'y a jamais rien d'acquis pour les femmes, c'est clair qu'il faut toujours continuer à se battre !
    Martin Polaire : Sans langue de bois, que penses-tu de tes metteurs en scène, Jacques Verzier et Simon Abkarian.
    Nathalie Joly : Je les adore tous les deux, vraiment ! - rire. Je les adore tous les deux !!! Avec Jacques déjà on se connait depuis toujours, c'est comme mon frère. Simon je le connais depuis très longtemps aussi, on a commencé ensemble au Théatre du soleil... Cest la famille ! On est en famille, j'ai beaucoup d'admiration pour eux. C'est un pur bonheur de travailler avec eux (son regard est vif).
    Martin Polaire : La famille, c'est se qui porte le spectacle, c'est ce qui fait que le spectacle se porte bien ?!!
    Nathalie Joly : Sous quatre yeux... Sous des yeux plein d'amour, de bienveillance, ça c'est primordial, le spectacle se porte bien !
    Martin Polaire : Comment se déroule ta collaboration avec tes amis(es) de scène, Emelyne Chirol violoniste et Jean-Pierre Gesbert pianiste qui est aussi acteur dans le spectacle ?!!
    Nathalie Joly : Emelyne n'est là que ponctuellement, elle va jouer sur le 2ième disque, du coup on l'invite de temps en temps à jouer dans le deuxième spectacle, je l'aime beaucoup. Avec Jean-Pierre, ça fait plus de 20 ans qu'on travaille ensemble, il est génial, c'est un Artiste incroyable... C'est une complicité entre lui et moi qui est géniale, on se fait confiance, c'est un vrai duo ! On a de réels échanges, l'un rattrape l'autre, c'est un vrai plaisir.
    Martin Polaire : Si tu avais un ultime rêve à réaliser, quel serait-il ?
    Nathalie Joly : Là, tout de suite, que la salle soit pleine à chaque soir - rire - et qu'on refuse beaucoup de monde !
    Martin Polaire : Un monde idéal serait quoi selon toi ?
    Nathalie Joly : Déjà une vraie parité entre les hommes et les femmes, et sans violence envers les femmes. Lorsqu'on sort d'une trilogie comme ça, c'est quand même ce que ça raconte quoi ! C'est à dire qu'il y a ces violences faites aux femmes, qui sont au cœur de ce que défend Yvette Guilbert pour moi. C'est une évidence, c'est à dire que tout ce qu'elle fait avec son parler-chanter... son rythme fondu... tous ses portraits de femmes qu'elle manie, qu'elle essaie d'incarner, et que moi j'essaie d'incarner... disons que j'essaie de traverser plutôt que d'incarner, et de les partager avec le public, c'est quand même ça... cette envie que les gens se calment et respirent doucement. Que les gens soient plus généreux, plus honnêtes, plus loyaux... C'est ce que dit la chanson Moulin Rouge, rêver d'un monde meilleur, elle est magnifique cette chanson. Si on pouvait par nos ailes du Moulin rouge avoir accès à un monde meilleur, et pour eux et pour elles, ça serait magnifique !
    Martin Polaire : D'ailleurs, un aspect de la vie d'Yvette Guilbert m'a beaucoup touché, c'est l'évocation au sujet de son école des arts de la scène à New York, lorsqu'elle donne des cours à de jeunes filles gratuitement, pour les tirer vers le haut ! Cette évocation reflète bien la vision qu'elle avait d'une société plus juste et plus humaine...
    Nathalie Joly : Elle avait envie de transmettre son art, elle a senti qu'elle avait en sa possession quelque chose de primordial. Elle a été longuement malade pendant 11 ans et je pense que la transmission était aussi une façon de continuer à travailler pour elle, pour son art et de rester vivante.
    Martin Polaire : Que t'inspire l'amour ?
    Nathalie Joly : L'amour... - un ange passe - ...oh là c'est une vaste question ! - rire.  L'amour c'est ce qu'il a de plus important, ça peut être l'amour d'une mère pour son enfant, comme dans La glue, qui est une chanson magnifique, cette espèce de rêve, c'est tout ce que l'on a en soi. C'est aussi l'amour de mes grands-parents qui me porte dans ce spectacle, ils sont avec moi tout le temps. Ce que j'adore aussi chez Yvette, c'est lorsqu'elle parle de son ange, qu'elle dit j'ai toujours vu mon ange, je sais qu'il est là. J'ai eu la chance d'avoir de magnifiques grands-parents maternels qui continuent à être la haut et qui sont présents avec moi tous les soirs quand je monte sur scène, et c'est un vrai cadeau de la vie. Ils sont là avec moi et ils m'aident beaucoup à porter tout ça et à continuer tout ça. Après il y a les hommes, ça va, ça vient - éclat de rire !!! 
    Martin Polaire : De toute façon l'amour des hommes, il n'y pas que ça (c'est moi qui dit ça ?!!)... L'amour c'est très vaste et très large (ça donne le vertige !)... Il y a différente forme d'amour (je m'enfonce dans les abysses)... 
    Nathalie Joly : Voilà, sur ce sujet là, je pense que Fleur de berge c'est une très belle chanson d'amour.
    Martin Polaire : Une dernière question Nathalie, qu'elle est ta gourmandise préférée ?
    Nathalie Joly : Le chocolat et le vin blanc ! (c'est une épicurienne !!!) - éclat de rire.
    Martin Polaire : Le chocolat et le vin blanc, pourquoi pas ! J'adore ! Merci beaucoup Nathalie de m'avoir accordé cet échange, tu es adorable !



Martin Polaire que pense t-il de l'intégrale Yvette, Yvette, Yvette ?

Je me suis laissé imprégner par l'ambiance feutrée qui se dégageait de la scène. La scénographie épurée laissait toute la place à l'évocation de la vie d'Yvette Guilbert, cette grande artiste française, portée magistralement par la gestuelle et la voix de Nathalie Joly. 
Je n'étais pas très référencé au sujet de la vie d'Yvette Guilbert, mon regard était nouveau, vierge, dépourvu de toute forme d’apriori ou d'affect, je ne demandais qu'à observer, qu'à écouter et qu'à découvrir cette vie palpitante. Nathalie Joly détient quelque chose de très poignant en elle, qui transparait dans son jeu de comédienne, ou elle maitrise parfaitement son personnage, qui est à mi chemin entre Yvette et elle. C'est troublant, car elle arrive à nous faire voir une femme complexe et polyédrique, singulière et hors norme. La fusion est réussie !
J'ai aimé les chansons "parler-chanter" qui me rappelle aussi les chansons de La Bolduc, une grande artiste du Québec, du début du 20ième siècle. 
L'évocation de Freud marque le parcours des trois volets à cheval sur le 19ième et 20ième siècle ; Yvette et Sigmund étaient de grands amis et ils ont été des sources d'inspiration l'un pour l'autre. La présence de Freud à travers la vie d'Yvette Guilbert, nous fait voir d'avantage l'homme que le psychanalyste, et pour moi, c'est ce qui rend cette épopée si attachante ; un parcours marqué par la passion et l'amour, nourrit par cette grande amitié. 
Je ne veux pas vous faire le détail des chansons, car c'est important de garder le mystère. J'ai beaucoup rit à l'écoute de certaines chansons grivoises, d'autant plus que Nathalie, par son expressivité et sa façon de bouger, a le talent fou, celui de faire rire, et c'est le signe distinctif d'une très grande actrice ! Vraiment exquise dans sa manière d'être ; drôle et décalée.
Certaines chansons d'amour sont très émouvantes. Nathalie dans ce spectacle ne fait pas que parler-chanter très bien, elle chante aussi formidablement bien, elle a une maitrise du chant qui lui permet de donner en émotion et en intensité. J'ai adoré sa voix dans les moments tendres et touchants. Elle est très poignante et ses interprétations touchent à l'âme.
Le jeu entre Nathalie et son pianiste, Jean-Pierre Gesbert, est très important dans la trilogie. La complicité entre les deux artistes apporte un éclairage doux et mélancolique, toujours enveloppée de rire et de joie, car avec Yvette et Nathalie, et leur pianiste... - Jean-Pierre Gesbert est drôle et touchant - même lorsque c'est triste, il y a toujours de la lumière. 
Je ne peux pas laisser sous silence le rôle que Jacques Verzier, metteur en scène des volets 1 et 2, a eu dans cette heureuse découverte que j'ai fait. Avant de le rencontrer il y a un mois, je ne connaissais pas du tout Nathalie Joly et je connaissais très peu le parcours d'Yvette Guilbert.
Merci à toi Jacques de m'avoir initié à l'univers du Théâtre du soleil, à celui de Nathalie, de Simon Abkarian, de Philippe Adrien, et de tous les techniciens, artisans et artistes, qui font de Yvette, Yvette, Yvette ! un spectacle sublime et touchant !
Je voudrais bien voir les lacunes de ce spectacle, j'ai essayé de voir les vices de forme, j'ai tenté de déceler une quelconque faille dans la mise en scène, mais je n'en vois aucune.
Il y avait longtemps que je n'avais pas ressenti l'allégresse dans toutes mes cellules, et si j'ai un seul conseil à vous donner, c'est celui-ci... Laissez-vous atteindre par la lumière d'Yvette, Yvette, Yvette ! Allez voir ce spectacle en intégralité, vous en ressortirez transformés(es) par l'amour...








Je vous conseille très fortement pour approfondir d'avantage l'univers de la trilogie Yvette, Yvette, Yvette ! le site officiel de la compagnie Marche la route, créatrice de théâtre musical, spécialiste de la forme "parler-chanter". Vous y trouverez tous les productions de Nathalie Joly avec sous chaque rubrique un descriptif détaillé de chaque spectacle, et aussi des revues de presse très fouillées...

http://marchelaroute.free.fr/index.htm


Pour découvrir la voix et la gestuelle scénique de Nathalie Joly, allez jeter un coup d’œil du côté de sa chaine YouTube...

https://www.youtube.com/channel/UCYGpen-UnInTqS_SDMoIgTA 













mercredi 11 octobre 2017

Vinyle rayé



"Certes, il existe un clivage entre le sujet et l'organisme auquel il s'appareille, non par le biais de l'âme, mais grâce à la matérialité du langage. La parole est en quelque sorte clivée au corps et l'organisme en garde la mémoire, par exemple sous la forme du symptôme." 


Gérard Pommier




Vinyle rayé
Martin Polaire - Fiction




    A-t-il déjà espéré en des jours heureux ?
Sa vie lui échappe le matin, surtout lorsqu'il regarde l'heure sur son smartphone...



6 : 00 AM
Jeudi 9 avril 2026



 "Non... Pas encore... Merde..."


     Son corps lourd s'extirpe péniblement du lit pour se rendre à la cafetière filtre. Le café coule... Il se sert une tasse. Encore cette putain de journée ? se dit-il en buvant la première gorgée de café. Les ronflements des fantômes emmurés ont fait de sa nuit un désastre. La résidence souffre de remontées gastriques. Les litres de Gavisquenelle qu'il versait régulièrement dans le tout-à-l'égout ne venait pas à bout des borborygmes de la tuyauterie. Des moisissures ornent les contours de son logis mal calfeutré. Son premier réflexe est d'ouvrir les fenêtres pour assainir l'air. Une pile de documents fait office de toutes ses désaffections administratives. Les priorités se perdent en conjectures défavorables dans la réalité augmentée. Il attend des réponses qui n'arrivent pas et ses lunettes 3D ne sont d'aucune utilité. La fatigue ne le lâche pas d'une semelle. Le tri de son merdier virtuel sera pour un autre jour. Il est le roi de l'atermoiement. Pourquoi faire maintenant ce qui ne peut jamais être fait ?


     Le réveil est difficile dans le monde des endormis. Ses rêves sont caducs et il le sait. Le temps a fait son œuvre. Il n'est qu'un homme habité par des artères usées et des rouages grippés. Mué par l'abrasion du temps, sa peau tombe en lambeaux de chagrin, dénudant son âme vannée. Aujourd'hui il n'a rien à envisager à part lui-même dans une extrême prévisibilité. Il se fait cuire un œuf miroir dans lequel il se regarde. Son esprit redondant valse à l'infini. Il pense à l'existentialisme d'une vie meilleure.



"Merde, j'ai encore crevé mon jaune !", se dit-il...


    La journée s'annonce difficile. Maintenant un non-lieu l'appelle. Il jette son regard vers la fenêtre. Le soleil se lève sur les toits de Paris. Des drones sillonnent l'air et scrutent les moindres comportements suspects dans l'espace publique. Il trempe ses lèvres dans son café tiède. Dans ce jour naissant il n'y a pas l'ombre de la mort. Juste un vide s'y rapprochant. Le ciel immensément bleu le renvoie à l'absurde. Dans sa faim de non-recevoir il se dit...


"Je dois vivre et me faire griller du pain !"


    Son grille-pain est brisé. Il se sent lourd. Son lit l'attire et il sait exactement ce qu'il l'attend... Allongé sous sa couette il regarde son smartphone. Sur son écran il peut lire une notification... "Un nouvel article de Stéphane L... Éloge du chaos : Mémoire du passé" Il se rendort et son corps s'enfonce dans une profonde brèche...








    Il voudrait se libérer de cette lourdeur informe et abstraite ; son corps paralysé ne répond pas à sa voix intérieure...


"Je dois me réveiller... ça va m'avaler...  je dois me réveiller..."


    Il est allongé dans le sens de la largeur, tout au fond d'une tranchée noire et rugueuse, dont les parois sont tapissées d'aspérités et de crêtes étranges. Une pointe diamantée géante glisse le long du sillon noir et déchire son abdomen au passage. Une cacophonie métallique rempli l'espace et le laisse dévidé de tous ses sens. Retenu par le bout de son intestin rattaché à l'intérieur de son ventre béant, il se retrouve soudainement suspendu au dessous d'un gigantesque cornet de gramophone qui l'attire en son centre comme un trou noir. Le bruit de taule froissée se propage par ses viscères jusqu'à son estomac, faisant de tout son être une caisse de résonance assourdissante. Sa tripe s'étire comme un élastique. Un bruit de claquement sourd le sort brutalement de son sommeil...
 
    Le Tube 50 tourne à plein régime les succès de l'année 1987 sur la chaîne F21. En sourdine, le clip "C'est l'amour !" passe à l'écran comme un spectre revenant de la nuit des temps. Charlie peaufine les derniers détails de sa nouvelle miniature. Un salon de coiffure pour homme... un barber shop... prend forme sous ses doigts agiles. La table basse s'est transformée en chantier de construction.
    Stéphane se lève du lit péniblement et se dirige vers la cuisinette pour se servir un verre de jus de canneberge. Il se palpe l'abdomen et remet en place son hernie inguinale, ensuite il retourne à la correction de sa fiction sous le titre "Mémoire du passé", termine la mise en page et il clique sur le bouton "Publier" de l'interface Blogger. Un jet de plus dans l'océan numérique ! Il vérifie que l'envoi auprès des contacts de sa liste de diffusion Google+ s'effectue bien.

     La journée pluvieuse s'annonce tranquille dans le nid douillet des amants. Les secondes défilent dans une langueur pondérée par les giboulées de mars. Le dimanche, Stéphane se sent toujours en décalage. En fait... Tous les jours de la semaine sont des dimanches pour lui. Il n'est jamais au bon endroit au bon moment et chaque prise de décision le renvoie à l'infinité de tous les fils conducteurs qu'il n'explorera jamais. Quel imbroglio ! Se faire infuser un thé ou se faire un expresso bien tassé ? Allez donc savoir se qui se cache réellement derrière une feuille de thé ou un grain de café ? Tel est le sens de sa vie... Il souffre d'indécision chronique et il n'arrive pas à se projeter positivement dans l'avenir. Dans sa quête de sens, il est à l'écoute d'éventuels signes qui pourraient lui donner une marche à suivre. Rien n'est écrit à l'avance et cette évidence l'angoisse profondément.

Les signes lui font peur. Il regarde Charlie qui s'active à créer des univers à l'échelle réduite et il ne peut s'empêcher de penser...


"Quelle patience ?!!!"


     Il se dit que si le créateur existait, il serait certainement une pâle copie de Charlie. Une notification sonore le détourne de ses pensées. Il porte son regard vers l'écran de son smartphone...



"Vous avez un nouveau message de Stéphane L
Objet : Un coucou du futur !
Date : Jeudi 9 avril 2026

Bonjour Stéphane,

Ce matin, est arrivé dans ma messagerie Gmail une invitation de Google+, pour lire une de tes fictions "Mémoire du passé".
Comment est-ce possible après tout ce temps ?
Le système m'a envoyé une archive que j'ai effacé il y a plusieurs années à la fermeture de mon blog... enfin, notre blog devrais-je plutôt dire.
J'ai bien écrit cette nouvelle datée du 5 mars 2017.
Et bien, ça ne me rajeunit pas... Je n'aime pas avoir 60 ans.
Bref, je me rappelle effectivement cette période nébuleuse de ma vie.
Tu as 50 ans et tu crois que tu as tout raté ?
Pauvre Steph !
Ne te laisse pas abattre par le poids des années.
Si tu savais ce que je sais maintenant, ta vie prendrait sûrement une direction différente.
Mais tu crois que tu n'as jamais été doué pour faire de bons choix.
Je te laisse à tes convictions.
Tu vivras de lourdes épreuves qui mettront en perspective de magnifiques embellies. Surtout reste zen !
Le pire est à venir, mais au centre du cyclone, tout est plus limpide et lumineux.
Tout n'est qu'une question d'attitude.
Je suis fatigué, je retourne sous ma couette, dehors les drones tapissent le ciel.
On ne peut plus faire un pet sans les avoir au cul.
Quel monde de merde !

Et surtout, garde le sourire.
Stéphane

Ps / Embrasse Charlie pour moi, dis-lui que je l'aime... et que je suis profondément désolé !"


    Stéphane reste un long moment complètement sidéré devant l'écran de son smartphone. Il se lève de son fauteuil de bureau et s'approche de la fenêtre pour observer le ciel. Quelque chose a changé. Le ciel est immensément bleu. Il se retourne vers Charlie et il lui dit...



-Je t'aime et je suis profondément désolé !
-Pourquoi es-tu désolé Stéphane ?
-Je n'en sais rien ! Je voudrais aller vivre en Islande avec toi tout de suite.
-Tout de suite... comme ça ? Quelle drôle d'idée ! Ce n'est pas très chaud l'Islande ?!! Tu disjonctes grave mon mamour. Il fait beau aujourd'hui et le ciel ne va pas nous tomber sur la tête. Tu es trop dans tes délires d'auteur !








    Stéphane reste un long moment complètement sidéré devant l'écran de son smartphone. Il se lève de son lit et s'approche de la fenêtre pour observer le ciel devenu gris. Il se reverse une tasse de café.

    La journée s’engage sur un évènement sonore terriblement récurrent. Une oscillation stridente passe de son oreille droite à son oreille gauche. Les drones qui survolent de trop près son immeuble sont les ré-activateurs de ce mal insidieux.
Il a développé un acouphène bilatéral consécutif à un traumatisme violent. Lorsque des bombes ont explosé dans le pilier sud de la tour Eiffel, il était allongé sur l'herbe verte du champ de Mars, en train de lire paisiblement. Le froissement assourdissant de l'acier lors de l'effondrement de la structure résonne toujours dans ses os. Il s'était relevé à travers un amas de débris entrecroisés. Pas un seul croisillon n'avait voulu le percuter, mais tout autour de lui des corps par centaines s'étaient retrouvés hachés par des morceaux d'acier oxydés. Le 1er avril 2019 toutes les cellules de son corps ont gardé en elles la mort subite de la ville lumière. Paris n'était plus Paris depuis cet attentat meurtrier que rien ne laissait présager. Depuis un vide régnait dans le ciel de la ville éteinte.

    Son smartphone l'attend au milieu de ses draps froissés. Pourquoi cette fiction écrite en 2017 ressurgit encore aujourd'hui en 2026 ? L'écriture a cette potentialité d'ouvrir une brèche dans le temps. Par l'extension de sa plume, une volonté inconsciente de transfigurer le monde dans un tout unifié l'anime ; en résumé, c'est ce qu'on appelle la folie de l'auteur. Il sait depuis toujours qu'il ne peut pas se soustraire de l'équation. Les mots gardent en eux la mémoire du temps, non pas dans une trajectoire linéaire, mais bien dans une boucle sans début et sans fin. Les signes lui font peur depuis toujours, car il ne sait pas les interpréter de façon consciente et cohérente. Il essaye en vain de mettre fin à ce cauchemar depuis un temps indéfini. Sa vie se déroule dans de multiples "déjà vu", et sans en saisir la portée réelle, il ressent dans ses cellules cette fracture dans le déroulement du temps. Il a déjà vécu cet effondrement de ferrailles d’innombrables fois. Tout son corps le sais comme un disque vinyle rayé. Rien ne peut briser la boucle infernale, ni lui-même et ni la mort. La notification de Google+ ne serait qu'un signe de plus pour lui dire...


"Déblaie tous les encombrements et réinvente ta vie !"


    Survivre au chaos n'est pas une chose aisée pour personne. L'humanité s'est construite sur une succession d'essais et d'erreurs. Les parcours s'enroulent les uns dans les autres, comme autant de fils conducteurs donnant une infinité de possibilités, mais les traumatismes soumettent les hommes à revivre éternellement les mêmes émotions dévastatrices ; au final il en résulte un amas de fils entremêlés dans d'inextricables nœuds, un peu comme un cancer métastasé dans tous les organes du corps, l'humanité s'enlise dans la destruction et l'effondrement.

    Il n'a pas besoin de relire sa fiction "Mémoire du passé". Tout se résume et se résulte en lui. Il ne sait toujours pas si cette erreur système de Google+ est le simple fruit du chaos ou bien un signe du destin à saisir. Il se revoit en 2017 lorsqu'il envoi à sa liste de diffusion cette fiction et dans un geste symbolique, il saisi son smartphone, il adresse vers son passé un message dans une volonté profonde de rompre avec la fatalité et de trouver une résolution. Le courriel envoyé est toujours le même, mot pour mot, il ne peut pas s'affranchir du paradigme spatio-temporel et pourtant il aimerait croire qu'une simple virgule placée différemment pourrait tout changer. Il voit Charlie enseveli sous les débris d'acier. Son homme était parti chercher des glaces... Une simple virgule ? Le message est envoyé et il est trop tard pour changer quoi que soit à la ponctuation ou à l'assemblage des mots.
    Sans rien attendre, Stéphane espère pourtant altérer le cours du temps. Il voudrait vivre le présent sans avoir peur du lendemain. Il croit vraiment qu'à l'autre bout du fil, en mars 2017, un nœud enfin se dénouera dans sa vie. Employer le futur pour dénouer son passé, c'est pour le moins singulier. Son cerveau reptilien en connait un long chapitre sur la question. Sa nature sceptique et pessimiste ne peut pas changer sa nature sceptique et pessimiste, et de cette lourde évidence il en est absolument certain. Il reste tout de même persuadé que rien n'est écrit à l'avance et qu'il pourrait changer l'ordre des mots de son passé, de son présent et de son avenir, mais sa peur chronique du changement empêche toute forme de libre arbitre et le pousse à répéter toujours les même scripts. Son histoire restait, reste et restera sans début, sans fin et sans suite logique, suspendu à un fil, parmi tant d'autres histoires nouées les unes aux autres à l'infini.
    Il sait qu'il terminera une fois de plus ses vieux jours comme gardien de phare sur une petite île au large de l'Islande. Ses oreilles ne supportent plus le sifflement strident des drones, et le chant des macareux l'appelle depuis toujours. Son corps ne veut plus résonner l'acier froissé sous l'impact des bombes, et l'absence de son défunt bien aimé le pousse vers l'horizon lointain, là ou l'océan et ciel sont unis pour l'éternité. Il a besoin de revenir aux origines de la vie, de sentir le vent du large sur ses joues émaciées, de remplir ses poumons des embruns marins vivifiants et de contempler le soleil couchant dans de magnifiques voiles pourpres et orangés. Il désire plus que tout vivre son dernier jour au 66ième parallèle Nord, sous le soleil de minuit, pour enfin se défaire de l'emprise du temps et retrouver son amour.